texte optionnelElles sont là toutes les quatre, à chuchoter sur le trottoir, devant les grilles de l’immeuble. Elles sont là, à me regarder venir en riant, avec mon cartable bleu, même que je marche vite pour pas les voir.
Sûre qu’elles rentrent de l’école. Mais pas la même. Elles sont de la publique. Celle qui est près de la Mairie. Il y a une brune surtout, avec de jolies boucles et de très grands yeux bleus, du même bleu que sa blouse, sa blouse aux poches gonflées de ses mains décidées. Elles me sourient.
De les voir me fixer comme ça, de leurs rires bêtes, je me sens toute drôle, rouge de gêne. Je voudrais traverser, être sur l’autre trottoir, tout là bas, à l’abri de leurs regards. Mais il y a la maison, juste après les immeubles, juste après les grands arbres qui penchent sur la route, alors je me résigne à passer devant elles.
Au fur et à mesure que je m’approche, j’ai la tête qui s’enflamme et une envie de courir qui me brûle le ventre, qui fait battre mon cœur. Je ne quitte plus mes pieds des yeux. Enfin si, juste un peu, juste assez pour voir la jolie brune faire un pas vers moi. Elle a des bonbons dans la main, tout collés de chaleur, tout bariolés de couleur, tout bizarres de forme, un carré de triangle. Elle les tend d’un sourire.
« Bonjour, tu en veux ? ».
J’ose pas. Je fixe sa main qui n’en finit pas de se tendre. Gloussements des autres derrière. Je la remercie d’un murmure. Il y a ce papier orange, là, entre mes doigts, comme un poids qui m’empêche de bouger. Je cherche quelques choses à dire, un mot gentil, un mot qui déchire leurs rires, qui déchire mon silence, un mot qui fasse que je devienne son amie. Mais je reste là, les bras ballants, avec un petit sourire timide que je voudrais franc.
C’est maintenant que cela va venir, je vois cela dans son œil, un œil immense, que rien ne fera ciller, et qui me poursuit encore :
« dis … combien tu pèses ? ».
Je ne suis plus dans cette rue, je suis de nulle part, je ne suis plus …
et je cours, je cours dans le gris qui tombe sur ma vie.
Je cours pour fuir son regard, pour chasser son rire moqueur, pour ne plus entendre ses mots, qu’elle dit, et qu’elle redira encore, inlassablement à travers ce cauchemar qui revient comme une rengaine, qui revient comme une antienne.
Je cours pour cacher ma laideur.
Et je sens les larmes coulées sur mes joues … grosses de graisse …