Ça peut vous paraître anodin, ridicule ou même risible, mais …
En tant que parisienne de pure souche, je devrais bien évidemment gérer le stress d’une main de maître, la tension nerveuse étant à la parisienne ce que les kilos sont au chocolat : un mal inéluctable.
Je peux donc te rassurer en te confirmant que je gère le stress avec brio … sauf … celui provoqué par les caisses de supermarché.
Les caisses de supermarché me stressent.
Voilà, c’est dit.
Je sens bien que tu saisis pas trop l'ampleur de ma détresse.
Expliquons l’inexplicable.
D’abord, soyons clair, en arrivant munie de mon petit panier devant la longue lignée de caisses qui barrent le chemin de la sortie, je fais une investigation assez rapide, mais approfondie quand même, de la caisse qui « devrait » être la plus rapide.
J’exclue d’office la caisse dite « rapide », la caisse « rapide » est un leurre …
cette caisse est là pour conforter le client naïf qu’il existe un moyen de court-circuiter l’attente inévitable.
Non, non, en bonne parisienne élevée dans les supermarchés, je sais que la caisse « rapide » est longue. Donc je tente plutôt d’évaluer le contenu des caddy en présence, et le nombre de personne déjà installés dans la file.
La méthode a l’air assez scientifique, à première vue.
Elle n’est pas efficace.
La file sélectionnée sera, quoiqu’il advienne, la plus lente, j’ai renoncé à lutter.
Je pourrais en changer, de file, mais ça sert à rien, quoique que je fasse, que je change ou pas, je serais dans la file qui bloque.
Et puis, on s’attache à sa file, on écoute involontairement les conversation, on compatie avec la mère de famille débordée par des enfants qui s’impatientent, on tente de deviner à partir des achats le mode de vie de nos collègues de file d’attente … une espèce de lien se crée entre nous, sympathisant de queue.

Mais en même temps, les minutes s’égrènent et la tension monte …

On s’agace un peu de voir que la p’tite dame a oublié de faire peser ses fruits (ah ben oui, ma p’tite dame, faut faire peser les fruits au rayon des fruits et légumes, qu’elle dit la caissière, allez y, je vous attend, sauf que c’est nous qu’on attend) que la boite de thé n’est pas étiquetée au bon prix, que le « code passe pas », qu’il faut changer le rouleau de papier de la caisse, que la carte bleue de la p’tite dame passe pas dans la machine (qu’il faut frotter la carte bleue de la dit p’tite dame pour qu’elle passe dans la machine, mais si frottez madame, sur votre bras) et puis qu’elle a pas la carte de fidélité la dame (mais il faudrait la prendre ma p’tite dame, la carte de fidélité, comme ça vous aurez des points) … on attend, on épie un peu les files voisines qui avancent plus vite, bien évidemment …

Puis, viens mon tour … petit sourire un peu figé de la caissière
« bonjour madame »
et là … branle bas de combat … prise d’une frénésie subite, la caissière passe les articles à toute vitesse … tip ... tip ... tip … ça s’accumule, j’arrive pas à ouvrir le sac plastique qu’est tout collé, je vois biens que tout s’entasse et je m’énerve à pas réussir à ouvrir ce sac, « dix neuf euros cinquante trois » … ça y est, le sac est ouvert « vous avez la carte de fidélité ? » euh, oui, je l’ai la carte de fidélité, que j’ai toujours pas compris à quoi elle sert, mais je l’ai, bon je lâche le sac plastique, je prend mon porte feuille et je sort ma carte de fidélité que je lui donne , puis je continue à mettre mes achats dans le sac plastique « ça fait dix neuf euros et cinquante trois centimes » qu’elle me dit la caissière en me tendant la carte de fidélité (que je sais toujours pas à quoi ils servent les points que je gagne il parait avec cette carte, mais bon, comme elle a l’air d’y tenir) je prend la carte, la range dans mon portefeuille, reprend le sac plastique pour y mettre mes achats « dix neuf euros et cinquante trois centimes » petit ton sec et impatient … oui, c’est bon, j’ai compris … la cliente suivante me foudroie du regard … je prend un billet de vingt euros que je tend à la caissière, je reprend le sac plastique « dix neuf euros et cinquante trois centimes, vous avez pas cinquante trois centimes ? » … la cliente suivante est pas contente, je sens bien qu’elle s’exaspère, finie la solidarité, j’ai franchie la ligne de démarcation, je suis de l’autre bord, de celles qui sont plus de la file, et en plus j’ai dépassée le temps impartie pour passer à la caisse … je le vois bien à son regard … je cherche les cinquante trois centimes … ben non je les ai pas … «trois centimes ? ... vous avez pas trois centimes ?» sacrilège, j’ai même pas trois centimes … ça à l’air d’être grave … je me sent un peu mal … j’arrive pas à tout mettre dans le même sac … « votre ticket » qu’elle dit la caissière en me rendant ma monnaie. Tandis que je range ma monnaie, je contemple désespérée les articles de la cliente suivante envahir les miens … elle soupire, d’un gros soupir irrité, elle a l’air très irritée que j’obstrue encore le terrain …

J’ai un gros coup de chaud, là soudain, je sens bien la petite goutte de contrariété qui dégouline le long de mon dos …

Bon, c’est décidé, là tout de suite maintenant, à partir de dorénavant, je fais mes courses sur Internet !