La légende voudrait que ce « grain » se transmette de mère en fille, mais, soyons honnête, il n’y a pas eu de garçons dans ma famille maternelle depuis des générations et des générations.
Mon frère est l’exception qui confirme la règle, mais je me dois de préciser qu’il est le seul élément masculin sur les dix petits enfants de mes grands parents maternels.
De plus, je ne suis absolument pas certaine à ce jour qu’il ne soit pas porteur du « grain » ... tout simplement parce que le dit
« grain » est assez difficile à cerner exactement quant à ses manifestations qui peuvent considérablement variées d’un élément à l’autre.
Je vais tenter de te donner un aperçu pour mieux t’expliquer ce «grain ».

Mon arrière grand-mère, par exemple, dormait la tête au pied du lit en été, parce qu’il est bien connu, qu’on a beaucoup moins chaud, les pieds sur l’oreiller.
Elle comptait systématiquement le nombre d’allumettes présentes dans les boites qu’elle achetait, car personne n’est sans savoir qu’un boite contient 100 allumettes.
Elle n’hésitait pas à faire un scandale « du diable » pour se faire compléter les boites qui, au stupeur, ne contenaient jamais le nombre voulu, et mon grand père avait à cœur de passer derrière elle rembourser les dites allumettes extorquées à grands cris par sa femme.
Elle appliquait le même raisonnement pour les boites de sucres, et comptait religieusement les morceaux de chaque paquet.

Ma grand-mère, petite fille, était affublée de cadenas miniatures à chacune des fermetures de ses vêtements, car elle avait la détestable habitude de se déshabiller tout le long du chemin la conduisant à l’école, et de semer les dits vêtements sur son passage.
Peut être avait elle peur de ne pas retrouver le chemin du retour, et à défaut de petits cailloux blancs …

Mes sœurs et moi-même avons développé une nouvelle théorie sur le « grain » qui consiste à penser qu’il s’atténue au fil des générations, et surtout, que la transmission ne serait pas inévitable (on se rassure comme on peut).

Je suis par exemple convaincue de ne pas être porteuse du «grain».
J’ai la plus part du temps un comportement tout à fait rationnel et explicable.
En tout cas, moi, je me comprends très bien, et je me trouve très cohérente dans presque toutes mes actions.

Mes sœurs en revanche, sont bien évidemment très atteintes.
L’une de mes sœurs parle aux arbres.
Bon, jusque là, rien que de très normal, moi-même je parle régulièrement à mes plantes vertes.
Non, la particularité de ma sœur, c’est que les arbres lui répondent, et qu’elle entretient avec ceux de son jardin des relations très suivies.
Mon beau-frère hésite un peu à intervenir quand elle emmène les enfants discourir avec eux … en même temps, ils vivent dans une île du pacifique, et les autochtones n’y voient rien de très surprenant, alors …

Un autre de mes sœurs dialogue avec les maisons, et bien entendu, la sienne tout particulièrement.
Elle a eu beaucoup de mal à lui faire accepter les travaux d’agrandissements nécessaires.
Mais il est vrai qu’elle aurait peut être du lui en parler avant qu’ils ne commencent au lieu de la mettre devant le fait accompli … il faut quand même savoir ménager les susceptibilités …

Tu vois, dans ma famille … y a un « grain » … un petit « grain », un léger « grain », un « grain » de rien du tout … et parfois je contemple les petits enfants de ma maman en cherchant à dénicher qui est porteur du gène familiale … car vois tu, au fond, je serais un peu triste qu’il disparaisse … parce que souvent, très sincèrement, il rend la vie bien plus jolie.