Quand les mots meurs
Par Pkdille le jeudi 1 décembre 2005, 01:49 - Vagues à l'âme - Lien permanent
Il est là … il s’éteint doucement, enfin non, pas doucement, pas vraiment, j’entend son cœur qui lutte, qui refuse de capituler.
Il est là, … on attend.
Avec ce sentiment ambivalent … qu’il soit libéré de cette vie qui ne lui appartient plus, et de l'aimer encore un peu, juste un peu, un peu plus … et en même temps à quoi bon …
Est-ce qu’il entend ? Quand on lui parle à ses côtés ... ou quand on parle de lui, devant lui, mais sans lui, comme si déjà il n'était plus là, est-ce qu'il entend tout ça ...
Est ce qu’il le sent que nous sommes là ? Quand je lui prend la main, lui caresse le bras, tu crois qu'il sait que c'est moi ...
Du fond de ce petit coma, est ce qu’il nous voit quand il ouvre son œil qui se fixe, devant, tout droit ?
Parfois je me place juste en face, pour capter ce regard, juste pour tenter d’y croire.
Est ce qu’il a mal ?
S’il lutte encore autant pour respirer, est ce que c’est pour ne pas partir ? Réflexe ou volonté ...
Est ce la peur de mourir ?
Est il conscient de ses efforts pour ne pas abdiquer encore?
J’ai cette culpabilité au fond du cœur de ce sentiment d’être soulagée que ce soit fini, peut être pas seulement pour lui, peut être un peu pour moi aussi.
Ça fait six mois qu’il attendait, six mois qu’on sait, qu’on voit la mort le remplir un peu, et qu’il se voit se diminuer, à petit feu, à petit coup, par à coup.
Y a cette chose à l’intérieur, qui pousse dedans, qui l'pousse dehors.
Ce truc dans la tête qui lui fait perdre sa tête.
ÇA lui bouffe les yeux, ÇA lui vole ses mots …
ÇA lui met des idées sauvages dans le cerveau et des visions bizarres au beau milieu de sa mémoire.
Ça s’attaque aussi à sa fierté, ça le met couché … dépendant pour chaque instant de son intimité.
Il se regarde doucement s’affaiblir, lentement … irrémédiablement …
Pas d’espoir d’en sortir, il a dit non, le Grand chirurgien Manitou, il veut pas opérer, y veut pas fabriquer des légumes, qu’il a dit, c’est pas bon pour ses statistiques.
C’est Lui qui décide de tout, il prendra pas le risque de te guérir, il te donne pas le droit de vite mourir, il prévoit juste le temps qui reste, le temps de la lente agonie.
Six mois qu’il a dit, mais il a dit aussi que c’est pas sur, c’n’est pas certain, peut être plus, peut être moins, c’est dur à dire.
De n’avoir plus le temps, on compte chaque instant. On dit au revoir chaque fois pour la dernière fois.
On a des choses à dire, on voudrait dire le sentiment, mais on ne sait pas, ces choses là ne se disent pas, on a appris à les garder pour soi. On voudrait, mais on ne peut pas. Comme si de dire ces mots là on n’acceptait la chose ... là.
Et puis vient le jour où ses mots sont enfuis, ces mots à lui ne fonctionnent plus, il essaie bien de dire, mais les muscles ont trahis … jusqu’à sa bouche, jusqu’à sa vie.
Peut plus manger, peut plus parler, les yeux fermés, mais peut encore respirer.
Il est tout concentré sur le souffle saccadé.
On voudrait tant dire l’adieu qui bloque encore au fond des yeux, libérer les larmes qui doivent couler, qui doivent laver le cœur et vider la douleur.
Mais faut pas pleurer, pas déjà, il faut tenir encore, pour pas craquer, pour être fort.
Elle est en train de gagner, elle a tout bouffé dedans. Il se ressemble plus déjà, la bouche ouverte, les joues creusées de l’intérieur, on reconnaît pas son odeur …
De temps en temps y a des apnées, et avec lui le souffle coupé, on est bloqué paralysé … à guetter le silence … à compter les secondes … peut être un peu à espérer … et le sifflement rauque reprend, petit sursaut de vie encore.
Il se bat jusqu'au bout ce coeur malade depuis vingt ans, ce coeur qu'on croyait trop fragile pour supporter l'intervention. Il tient trop bien, il se prolonge ...
Elle lui tient la main, elle lui caresse la joue en lui disant des mots d'amour. Elle lui murmure qu'il peut partir, qu'elle apprendra à survivre. Qu'il peut la laisser maintenant ...
Le souffle n’a pas repris.
Emportant les mots de ma mère, mon père, lui, est enfin parti …
24 septembre 2004
Avec ce sentiment ambivalent … qu’il soit libéré de cette vie qui ne lui appartient plus, et de l'aimer encore un peu, juste un peu, un peu plus … et en même temps à quoi bon …
Est-ce qu’il entend ? Quand on lui parle à ses côtés ... ou quand on parle de lui, devant lui, mais sans lui, comme si déjà il n'était plus là, est-ce qu'il entend tout ça ...
Est ce qu’il le sent que nous sommes là ? Quand je lui prend la main, lui caresse le bras, tu crois qu'il sait que c'est moi ...
Du fond de ce petit coma, est ce qu’il nous voit quand il ouvre son œil qui se fixe, devant, tout droit ?
Parfois je me place juste en face, pour capter ce regard, juste pour tenter d’y croire.
Est ce qu’il a mal ?
S’il lutte encore autant pour respirer, est ce que c’est pour ne pas partir ? Réflexe ou volonté ...
Est ce la peur de mourir ?
Est il conscient de ses efforts pour ne pas abdiquer encore?
J’ai cette culpabilité au fond du cœur de ce sentiment d’être soulagée que ce soit fini, peut être pas seulement pour lui, peut être un peu pour moi aussi.
Ça fait six mois qu’il attendait, six mois qu’on sait, qu’on voit la mort le remplir un peu, et qu’il se voit se diminuer, à petit feu, à petit coup, par à coup.
Y a cette chose à l’intérieur, qui pousse dedans, qui l'pousse dehors.
Ce truc dans la tête qui lui fait perdre sa tête.
ÇA lui bouffe les yeux, ÇA lui vole ses mots …
ÇA lui met des idées sauvages dans le cerveau et des visions bizarres au beau milieu de sa mémoire.
Ça s’attaque aussi à sa fierté, ça le met couché … dépendant pour chaque instant de son intimité.
Il se regarde doucement s’affaiblir, lentement … irrémédiablement …
Pas d’espoir d’en sortir, il a dit non, le Grand chirurgien Manitou, il veut pas opérer, y veut pas fabriquer des légumes, qu’il a dit, c’est pas bon pour ses statistiques.
C’est Lui qui décide de tout, il prendra pas le risque de te guérir, il te donne pas le droit de vite mourir, il prévoit juste le temps qui reste, le temps de la lente agonie.
Six mois qu’il a dit, mais il a dit aussi que c’est pas sur, c’n’est pas certain, peut être plus, peut être moins, c’est dur à dire.
De n’avoir plus le temps, on compte chaque instant. On dit au revoir chaque fois pour la dernière fois.
On a des choses à dire, on voudrait dire le sentiment, mais on ne sait pas, ces choses là ne se disent pas, on a appris à les garder pour soi. On voudrait, mais on ne peut pas. Comme si de dire ces mots là on n’acceptait la chose ... là.
Et puis vient le jour où ses mots sont enfuis, ces mots à lui ne fonctionnent plus, il essaie bien de dire, mais les muscles ont trahis … jusqu’à sa bouche, jusqu’à sa vie.
Peut plus manger, peut plus parler, les yeux fermés, mais peut encore respirer.
Il est tout concentré sur le souffle saccadé.
On voudrait tant dire l’adieu qui bloque encore au fond des yeux, libérer les larmes qui doivent couler, qui doivent laver le cœur et vider la douleur.
Mais faut pas pleurer, pas déjà, il faut tenir encore, pour pas craquer, pour être fort.
Elle est en train de gagner, elle a tout bouffé dedans. Il se ressemble plus déjà, la bouche ouverte, les joues creusées de l’intérieur, on reconnaît pas son odeur …
De temps en temps y a des apnées, et avec lui le souffle coupé, on est bloqué paralysé … à guetter le silence … à compter les secondes … peut être un peu à espérer … et le sifflement rauque reprend, petit sursaut de vie encore.
Il se bat jusqu'au bout ce coeur malade depuis vingt ans, ce coeur qu'on croyait trop fragile pour supporter l'intervention. Il tient trop bien, il se prolonge ...
Elle lui tient la main, elle lui caresse la joue en lui disant des mots d'amour. Elle lui murmure qu'il peut partir, qu'elle apprendra à survivre. Qu'il peut la laisser maintenant ...
Le souffle n’a pas repris.
Emportant les mots de ma mère, mon père, lui, est enfin parti …
24 septembre 2004

Commentaires
De tout coeur avec toi Maryne....ce genre d'épreuve ne m'est pas inconnu ...mon grand-père étant parti dans des conditions qui semblent bien similaires...
Il est vrai que la "fin" est une libération pour tous, il ne faut pas se voiler la face (enfin je pense)...libération pour celui qui souffre et qui se voit diminuer de jour en jour, libération aussi pour lui de voir nos regards tristes, compatissants et émus.
Libération pour nous bien sûr, de ne plus le voir souffrir et de n'avoir plus à endurer cette souffrance face à laquelle nous sommes totalement impuissants.
L'être humain est malheureusement parfois trop complexe, ce qui l'empêche de dire ce qu'il a sur le coeur ....ainsi mon grand-père n'a jamais su à quel point je l'aimais car même dans les derniers instants je fus incapable de mettre des mots sur mes sentiments...
Ne reste plus qu'à espérer (ce dont je suis persuadée...car ça aide à vivre) qu'il a pu et su lire dans les yeux ...
Paix aux âmes de ceux qui nous quittent ...et paix aussi à ceux qui les ont accompagné jusqu'au bout du mieux qu'ils ont pu car c'est déjà beaucoup.
Merci Rana ...
je sais que tu as raison, que les actes comptent quand les mots ne viennent pas ...
En même temps je m'en veux tellement de n'avoir pas su dire les mots, d'être de ceux qui bloquent sur les choses aussi primordiales que de dire ce qu'on ressent, de le dire à temps ...
même presque un an après, je ressent encore les mots coincés quelque part en moi.
Merci Rana, d'être cette personne anonyme qui sait rire avec moi, mais aussi dire tes réactions avec tact et compréhension.
You're welcome Tatie Maryne

En fait comme chaque fois qu'on essaye de trouver les bons mots pour quelqu'un en vue de lui faire un peu de bien, on se fait aussi du bien à soi-même...alors c'est à moi de te remercier pour m'amener à ces réflexions si bénéfiques.
Quand aux mots coincés, je connais ça aussi...et à défaut de pouvoir les décoincés il nous faut apprendre à vivre avec car ils ne descendent jamais ...
Bouleversant! Parasoxalement ce récit est empli de vie.
Nous pourrions relancer l'eternel débat de l'euthanasie suite à ce texte mais je n'ose pas le faire moi même. J'ai un peu peur d'être maladroit. En tout cas il y a une chose à faire afin de faire avancer cette idée. Changeons ce mot si laid et plein d'horreur.
Je ne sais pas si je suis fragile ce matin Maryne, mais en te lisant j'ai senti une douleur remonter de mon coeur en longeant mes canaux lacrymaux.
Alors vois-tu, je ne peux pas te laisser dire sans réagir que "tu es de ceux qui bloquent sur les choses aussi primordiales que de dire ce que tu ressens". Déjà tu l'écris, et tu l'écris bien. Et ça, c'est déjà pas mal non?
Maryne, je t'ai lue avec émotion, j'ai des frissons qui me traversent tout le corps ! Merci
de nous faire partager ta douleur, (mais ai-je le droit de dire merci, N'est-ce pas maladroit ?), merci de nous faire prendre conscience de l'importance de dire aux personnes qui nous sont proches et chères combien on les aime et ce de leur vivant...
Je ne sais pas quoi dire d'intelligent, c'est dur
d'exprimer ce que l'on ressent avec les bons mots...Bisous
Je trouve la réaction de ta maman très touchante, vraiment.
Je pense aussi que quelquefois, même si les mots sont absents de part et d'autre, on sait au fond de soi que les sentiments sont là. On le ressent, tout simplement. Par exemple, je parle très peu avec mes parents, il n'y a jamais eu de mots d'amour entre nous, en tout cas pas aussi loin que je me souvienne, mais même sans parole, je sais, et ils savent, que les sentiments sont forts malgré tout.
C'est très dur de ne pas pouvoir parler, mais il faut aussi faire confiance aux autres pour comprendre, même sans la parole.
Sans rien connaître de la situation avec ton papa, je pense qu'il ne faut pas sous-estimer la capacité d'un père à ressentir, même floutés par des différents, les sentiments de ses enfants.
Je te souhaite tout le courage nécessaire pour surmonter tout ça !
Je ne trouve pas de mots Maryne ,ton écrit me trouble et ne me laisse pas insensible,il me parle... un de mes écrit fait part de ces moments pénibles de la vie...
Pas d'autres mots qui seraient vains...
Je t'embrasse bien fort
Il y a pas si longtemps, mon père est parti aussi. presque comme ça. J'ai toujours dans ma tête et mon cœur tout ce que je n'ai pu dire.
Je comprends ce que tu ressens. Vraiment
Merci ... merci pour tout ... merci à chacun de vous ... je sais qu'il n'est pas aisé de faire un "commentaire" à ce genre de billet ... merci de l'avoir fait ...
Moi je l'ai pas fait
J'ai pas honte. Mais je suis désolé quand même.
Dans ces moments, j'arrive qu'à lire, qu'à ressentir, et puis jamais à dire...
J'ai surtout peur d'écrire une connerie. Les autres arrivent à pas dire une connerie, moi j'ai peur, alors j'écris rien.
Je me dis, pitêtre qu'elle ressent ce que je ressens, peut être que c'est suffisant, même si je sais que c'est pas vrai...
On se rassure comme on peut.
Excuses moi Maryne, j'ai rien écris, et pourtant j'l'ai lu plein de fois...
Mais je faisais de reproche à personne !!!
Je suis bien la première à ne savoir pas écrire les mots dans ces cas là ... et c'est bien pour ça que je remerciais ceux qui l'avaient fait ...
J'ai rien à te pardonner Pookie ... et je te remercie ...
Pookie a raison, des fois, réagir à un billet me demande une telle reflexion que je n'ose finalement rien écrire. C'est une peur partagée
que celle d'écrire quelque chose de nul, déplacé, stupide...Mais bon, finalement, on écrit ce qu'on pense, c'est spontané et c'est
bien, non, d'être spontané ?
chaanie.tooblog.fr/?2005/...
Oui ... c'est bien d'être spontanée ... je suis d'accord avec toi ... et en même temps je comprends que ce soit difficile de "commenter" des sujets douloureux ... surtout sur un blog
Donc, encore merci à tous ...
Je suis désolé pour toi et celà me touche car j'ai découvert ton merveilleux blog par ton billet coup de geule par rapport à vos humeurs. Ca me touche aussi parce que j'ai vécu ça lorsque ma femme est partie au Ciel. Mais pour ma part ça c'est fait en moins de 5 minutes. Voir que ce que j'ai fait pour la ranimer ne servait à rien, que ça s"agravait, que les secours tardaient à arriver. Positif de nature, je me dit que si c'était arrivé aujourd'hui et non il y a 9 ans, ma fille, qui avait 2 ans n'en serait elle pas restée perturbé?. Pour s'en sortir et afin d'honorer ses morts il faut continuer à vivre. Je me suis raccroché à ma fille et inversement. Pour toi il faut le faire avec ta mère en prenant soin d'elle, ton copain ou mari si tu en as un, tes enfants si tu en as,... De plus tu as pu au moins l'accompagné plusieurs mois(même si c'est parallèlement pénible) et il sait, j'en suis sûr que tu l'as aimé jusqu'au bout.
J'espère que ces quelques mots bien maladroits t'aideront malgré tout.
Je ne sais pas si c'est réconfortant de savoir que d'autres sont passés par là... si ce n'est pas voler un peu de ton histoire, de ta souffrance, de ton deuil (ce n'est pas une critique à tous ceux qui ont laissé un mot!!! loin de moi cette idée) C'est le sentiment que Moi j'avais quand mon papa est parti. J'ai été très malheureuse d'entendre "Je connais ça" comme si personne ne pouvait comprendre ma douleur et mon désarroi... Je n'attendais pas de la comprehension... ni même de la compassion... je crois que j'attendais des autres qu'ils remplissent mon coeur d'amour, qu'ils prennent la place vaquante...
Mais...avec ton texte je suis projetée en arrière à chaque mot , j'ai revécu ces moments penibles, jour par jour, dans les mêmes conditions, les mêmes phases....( même après deux ans... tout est présent dans ma tête et mon coeur comme si c'etait hier)
C'est toi, qui me réconforte...
Tu sais, je crois qu'il est surtout difficile de dire quoique ce soit quand quelqu'un à mal ... moi je me sens toujours très maladroite, et en même temps, ne rien dire, n'est pas forcément plus adroit ...
Il me semble qui si cela vient du coeur, la personne le ressent, et le reçois comme tel ...
Je te remercie de tes mots ... et si ce texte a pu te réconforter, j'en suis terriblement heureuse ....
Le tien sur l'amour impossible m'a beaucoup apportée aussi ...