Il est là, … on attend.
Avec ce sentiment ambivalent … qu’il soit libéré de cette vie qui ne lui appartient plus, et de l'aimer encore un peu, juste un peu, un peu plus … et en même temps à quoi bon …
Est-ce qu’il entend ? Quand on lui parle à ses côtés ... ou quand on parle de lui, devant lui, mais sans lui, comme si déjà il n'était plus là, est-ce qu'il entend tout ça ...
Est ce qu’il le sent que nous sommes là ? Quand je lui prend la main, lui caresse le bras, tu crois qu'il sait que c'est moi ...
Du fond de ce petit coma, est ce qu’il nous voit quand il ouvre son œil qui se fixe, devant, tout droit ?
Parfois je me place juste en face, pour capter ce regard, juste pour tenter d’y croire.
Est ce qu’il a mal ?
S’il lutte encore autant pour respirer, est ce que c’est pour ne pas partir ? Réflexe ou volonté ...
Est ce la peur de mourir ?
Est il conscient de ses efforts pour ne pas abdiquer encore?
J’ai cette culpabilité au fond du cœur de ce sentiment d’être soulagée que ce soit fini, peut être pas seulement pour lui, peut être un peu pour moi aussi.
Ça fait six mois qu’il attendait, six mois qu’on sait, qu’on voit la mort le remplir un peu, et qu’il se voit se diminuer, à petit feu, à petit coup, par à coup.
Y a cette chose à l’intérieur, qui pousse dedans, qui l'pousse dehors.
Ce truc dans la tête qui lui fait perdre sa tête.
ÇA lui bouffe les yeux, ÇA lui vole ses mots …
ÇA lui met des idées sauvages dans le cerveau et des visions bizarres au beau milieu de sa mémoire.
Ça s’attaque aussi à sa fierté, ça le met couché … dépendant pour chaque instant de son intimité.
Il se regarde doucement s’affaiblir, lentement … irrémédiablement …
Pas d’espoir d’en sortir, il a dit non, le Grand chirurgien Manitou, il veut pas opérer, y veut pas fabriquer des légumes, qu’il a dit, c’est pas bon pour ses statistiques.
C’est Lui qui décide de tout, il prendra pas le risque de te guérir, il te donne pas le droit de vite mourir, il prévoit juste le temps qui reste, le temps de la lente agonie.
Six mois qu’il a dit, mais il a dit aussi que c’est pas sur, c’n’est pas certain, peut être plus, peut être moins, c’est dur à dire.
De n’avoir plus le temps, on compte chaque instant. On dit au revoir chaque fois pour la dernière fois.
On a des choses à dire, on voudrait dire le sentiment, mais on ne sait pas, ces choses là ne se disent pas, on a appris à les garder pour soi. On voudrait, mais on ne peut pas. Comme si de dire ces mots là on n’acceptait la chose ... là.
Et puis vient le jour où ses mots sont enfuis, ces mots à lui ne fonctionnent plus, il essaie bien de dire, mais les muscles ont trahis … jusqu’à sa bouche, jusqu’à sa vie.
Peut plus manger, peut plus parler, les yeux fermés, mais peut encore respirer.
Il est tout concentré sur le souffle saccadé.
On voudrait tant dire l’adieu qui bloque encore au fond des yeux, libérer les larmes qui doivent couler, qui doivent laver le cœur et vider la douleur.
Mais faut pas pleurer, pas déjà, il faut tenir encore, pour pas craquer, pour être fort.
Elle est en train de gagner, elle a tout bouffé dedans. Il se ressemble plus déjà, la bouche ouverte, les joues creusées de l’intérieur, on reconnaît pas son odeur …
De temps en temps y a des apnées, et avec lui le souffle coupé, on est bloqué paralysé … à guetter le silence … à compter les secondes … peut être un peu à espérer … et le sifflement rauque reprend, petit sursaut de vie encore.
Il se bat jusqu'au bout ce coeur malade depuis vingt ans, ce coeur qu'on croyait trop fragile pour supporter l'intervention. Il tient trop bien, il se prolonge ...
Elle lui tient la main, elle lui caresse la joue en lui disant des mots d'amour. Elle lui murmure qu'il peut partir, qu'elle apprendra à survivre. Qu'il peut la laisser maintenant ...

Le souffle n’a pas repris.
Emportant les mots de ma mère, mon père, lui, est enfin parti …

24 septembre 2004