Trois cent mètres parcourus au pas de course en trois minutes, et me voici dégoulinante, un «20 minutes» à la main (qui ressemble déjà à du papier mâché, tant d’eau il est imprégné), que j’ose même pas sortir ma carte orange du sac imbibé, de peur que le petit bout de carton ne s’humidifie et reste coincé dans la machine.

Vu que j’ai une heure de transport en commun devant moi, je serais sèche avant d’arriver.
En même temps, s’il pleut dans le sud-ouest de Paris … il pleut sûrement dans le nord-est aussi … quoique … à débattre.

Il faut que je me débarrasse de ce journal mouillé. Je sais pas pourquoi je prends ce foutu journal tous les matins, ça sert à rien, le métro est tellement bondé que je peux pas le déplier (le journal, pas le métro).

Premier changement (j’en ai trois en tout), seconde rame de métro, je tente de monter dedans sans bousculer la dame à la poussette qui stagne devant l’entrée … quand je me retrouve propulsée à l’intérieur par un intervenant extérieur : un homme, grand, brun, noir, avec pour signe distinctif une guitare à la main.
Je sens que mon humeur est définitivement mauvaise là.

Tu m’fais d’la place , qu’il me dit, je vais chanter.
(c’est une menace ou bien ?)


Bon alors, d’abord, tu me causes meilleur, ensuite tu vas pas me beugler je ne sais quoi dans les oreilles, et puis choisir les heures d’affluences pour t’époumoner le gosier, faudrait revoir ta cible (oui je sais, quand je suis de mauvais poil je deviens limite agressive, voir vulgaire).

Je vais marquer ma désapprobation en lui tournant le dos … c’est fort ça comme message, non ?
Sauf que je peux pas, je suis coincée entre un grand ventru et un carton à dessin.
Je vais faire passer ma désapprobation dans le regard …

Il suffirait de presque rien
Peut-être dix années de moins
Pour que je te dise "Je t'aime"


Ça marche pas terrible le «désapprobatif» dans mon regard.

Mais pourquoi faire du cinéma
Fillette allons regarde-moi
Et vois les rides qui nous séparent


J’aime beaucoup cette chanson de Reggiani … et puis il a une très belle voix le bougre. Je sens la mauvaise de l’humeur s’évanouir.

Ne sois pas stupide et comprends
Si j'avais comme toi vingt ans
Je te couvrirais de promesses


Faudrait que j’en profite pour noter les accords. J’aimerais bien la jouer celle-ci, de chanson, sur ma guitare.

Il suffisait de presque rien
Peut-être dix années de moins
Pour que je te dise "Je t'aime"


Il plaque les trois derniers accords, c’est fini, dommage. Je me sens toute guillerette tout à coup.
Tiens je vais lui donner une pièce.

C’est pour toi, qu’il me dit avec un grand sourire, que je l’ai chanté.
Comment ça pour moi ?
dit le tout de suite que j’ai dix ans de trop !
Et puis d’abord, comment il le sait que j’ai dix ans de plus ?

Rend moi ma pièce malotru !